Il n’existe pas de prix mondial du gaz. Le pétrole voyage en bateau depuis un siècle et se paie partout à peu près le même prix ; le gaz, lui, circule d’abord par des tuyaux, et un tuyau ne traverse pas l’Atlantique. Il en résulte des marchés régionaux, qui ne cotent ni au même endroit, ni dans la même monnaie, ni dans la même unité — et dont les prix peuvent différer du simple au sextuple. Lire le prix du gaz naturel, c’est d’abord savoir duquel on parle. Ce guide présente les deux références, le TTF européen et le Henry Hub américain, explique comment passer de l’une à l’autre, ce que changent le gaz liquéfié, les stockages et la météo, et six erreurs de lecture.
Qu’est-ce que le prix du gaz naturel ?
Le prix du gaz naturel que cite la presse est presque toujours celui d’un contrat à terme pour livraison le mois suivant, sur une place de marché donnée. En Europe, cette place est le TTF (Title Transfer Facility), un point d’échange virtuel du réseau néerlandais ; aux États-Unis, le Henry Hub, un nœud de gazoducs bien réel, en Louisiane. Ni l’un ni l’autre n’est le prix que paie un ménage : entre le marché de gros et la facture s’intercalent l’acheminement, la distribution, les taxes, et des contrats d’approvisionnement qui lissent les variations sur des mois.
L’analogie utile est celle de deux îles sans pont. Sur chacune, le prix du poisson dépend de la pêche du jour et de l’appétit des habitants ; il peut être bas sur l’une et élevé sur l’autre sans que personne n’y puisse rien. Un bac finit par relier les deux îles : les prix se rapprochent, mais jamais tout à fait, parce que la traversée coûte cher et que le bac a une capacité limitée. Le gaz naturel liquéfié est ce bac. Il a relié les marchés ; il ne les a pas fondus.
TTF et Henry Hub : deux marchés, deux unités
| TTF (Europe) | Henry Hub (États-Unis) | |
|---|---|---|
| Nature du point de livraison | point d’échange virtuel du réseau néerlandais | nœud physique de gazoducs, en Louisiane |
| Bourse de référence | ICE Endex | NYMEX (CME Group) |
| Cotation | euros par mégawattheure (€/MWh) | dollars par million de Btu ($/MMBtu) |
| Échelon de cotation | 0,005 € par MWh | à relever aux spécifications du contrat |
| Dénouement | livraison physique sur le réseau, heure par heure, pendant le mois | livraison physique au Henry Hub pendant le mois |
| Fin de cotation du contrat mensuel | deux jours ouvrés britanniques avant le mois de livraison | à relever aux spécifications du contrat |
| Ce qui le gouverne | importations (gazoducs, GNL), stockages, météo, électricité | production nationale, météo, stockages, exportations de GNL |
La différence d’unité n’est pas une coquetterie. Le mégawattheure mesure une énergie, comme pour l’électricité ; le million de Btu (British thermal unit) aussi, dans le système anglo-saxon. La conversion est fixe : 1 MWh vaut 3,412 MMBtu. Pour comparer, il faut donc diviser le prix européen par 3,412, puis le convertir en dollars. Un gaz à 30 € par MWh, avec un euro à 1,15 dollar, vaut 30 × 1,15 / 3,412, soit environ 10,1 dollars par MMBtu. La comparaison dépend ainsi de l’euro-dollar du jour : un écart peut se creuser sans que le gaz ait bougé.
Le gaz naturel liquéfié : le bac entre les îles
Refroidi à −162 °C, le gaz devient liquide et occupe six cents fois moins de place : on peut le charger sur un navire. Le gaz naturel liquéfié (GNL) a fait des États-Unis le premier fournisseur de l’Europe par la mer, et c’est lui qui relie désormais le Henry Hub au TTF. L’agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) chiffre les exportations américaines de GNL à 15,1 milliards de pieds cubes par jour en 2025, et les projette à 17,4 en 2026, puis 18,6 en 2027, dans ses perspectives du 9 septembre 2026.
Le lien reste lâche, pour deux raisons. Le coût de la traversée — liquéfaction, transport, regazéification — représente plusieurs dollars par MMBtu : l’écart entre les deux prix ne peut pas descendre durablement au-dessous. Et la capacité des usines de liquéfaction est fixe à court terme : quand elles tournent à plein, un prix européen qui double n’attire pas un navire de plus. L’écart peut alors s’ouvrir sans limite, et c’est ce que l’Europe a connu en 2022. Dans l’autre sens, chaque nouvelle usine qui démarre ajoute une demande au marché américain : le prix du gaz naturel au Henry Hub dépend de plus en plus de ce que l’Europe et l’Asie sont prêtes à payer.
Ce qui fait bouger le prix du gaz naturel
- La météo, avant tout. Le gaz chauffe les logements l’hiver et, par les centrales électriques, les climatise l’été. Une vague de froid annoncée à dix jours déplace les cours davantage que la plupart des nouvelles géopolitiques.
- Les stockages. On remplit d’avril à octobre, on soutire de novembre à mars. Le niveau des stocks, comparé à la moyenne des cinq dernières années à la même date, est le repère le plus suivi.
- L’offre. Production de schiste aux États-Unis ; en Europe, flux norvégiens, arrivées de GNL, pannes et maintenances d’installations.
- L’électricité. Dans une grande partie de l’Europe, la centrale à gaz est souvent la dernière appelée pour équilibrer le réseau, et c’est elle qui fait le prix de gros de l’électricité. Un vent faible ou un parc nucléaire moins disponible augmentent la demande de gaz.
- La concurrence de l’Asie. Un navire de GNL va au plus offrant. Un hiver froid au Japon ou en Corée renchérit le gaz en Europe.
- La géopolitique et la réglementation. Sanctions, transit, obligations de stockage : elles déplacent les flux, donc les prix régionaux.
Un marché qui sursaute : l’exemple de janvier 2026
Le gaz est l’une des matières premières les plus volatiles, parce que la demande d’hiver ne se reporte pas et que l’offre ne s’ajuste pas en quelques jours. Dans son dernier bulletin hebdomadaire, daté du 22 janvier 2026, l’EIA relevait un prix au comptant du Henry Hub passé de 3,12 à 4,98 dollars par MMBtu en une semaine, entre le 14 et le 21 janvier — près de 60 % de hausse —, avec des stocks pourtant supérieurs de 6 % à leur moyenne à cinq ans. Le même bulletin situait le TTF à 12,40 dollars par MMBtu en moyenne hebdomadaire. Des stocks confortables n’empêchent pas un sursaut : ils en limitent la durée.
Les stockages : le repère de l’hiver
Aux États-Unis, l’EIA publie chaque jeudi, à 10h30 à Washington, son rapport hebdomadaire sur le gaz en stock, exprimé en milliards de pieds cubes (Bcf). C’est la statistique que le marché américain attend, et elle se lit comme toute statistique : par rapport à l’attendu, et par rapport à la moyenne à cinq ans. Dans ses perspectives du 9 septembre 2026, l’EIA projette des stocks de 3 969 Bcf au 31 octobre 2026, fin de la saison de remplissage, soit 5 % de plus que la moyenne des cinq années précédentes.
En Europe, les opérateurs de stockage publient leurs niveaux chaque jour sur la plateforme AGSI de Gas Infrastructure Europe. Les stockages de l’Union contiennent, à l’entrée de l’hiver, de quoi couvrir environ un quart de la consommation annuelle, et fournissent 25 à 30 % du gaz consommé en hiver, selon la Commission européenne. Depuis la crise de 2022, un règlement impose un objectif de remplissage de 90 % ; prolongé jusqu’à fin 2027 par le règlement (UE) 2025/1733, il peut désormais être atteint à n’importe quel moment entre le 1er octobre et le 1er décembre, avec des marges de souplesse en cas de conditions de marché défavorables. Le 1er octobre 2025, l’Union était à 83 %, soit environ 85 milliards de mètres cubes. Quatre pays — Allemagne, France, Italie, Pays-Bas — détiennent les deux tiers des capacités.
Le point contre-intuitif : le gaz peut baisser à New York et monter à Amsterdam le même jour
Un titre qui annonce « le gaz en forte hausse » sans dire lequel n’apprend rien. Un redoux sur la côte est des États-Unis fait reculer le Henry Hub ; le même jour, l’arrêt d’un gisement norvégien fait bondir le TTF. Les deux nouvelles sont exactes, et un lecteur qui suit un fonds coté adossé au contrat américain en conclura à tort que « l’énergie se détend » en Europe. L’inverse est tout aussi courant.
La seconde surprise est l’ampleur de l’écart. Le 15 septembre 2026, le Henry Hub au comptant est à 2,97 dollars par MMBtu, selon l’EIA. La moyenne de juillet 2026 du prix du gaz en Europe, dans la base de prix des matières premières du FMI, est de 17,93 dollars par MMBtu. Les deux chiffres ne sont pas de la même date ni de la même nature — un prix au comptant d’un jour, une moyenne d’un mois — mais l’ordre de grandeur est parlant : de l’ordre de six fois. Aucune autre grande matière première ne présente un tel écart entre deux régions développées ; pour le pétrole, la différence entre Brent et WTI se compte en quelques dollars sur plusieurs dizaines.
Où en est le prix du gaz naturel
| Repère | Niveau | Date et émetteur |
|---|---|---|
| Henry Hub, prix au comptant | 2,97 $/MMBtu | 15/09/2026 — EIA, série rediffusée par FRED |
| Prix du gaz naturel en Europe, moyenne mensuelle | 17,93 $/MMBtu | juillet 2026 — FMI, prix des matières premières, via FRED |
| Henry Hub, moyenne annuelle selon l’EIA | 3,53 $ en 2025 ; 3,43 $ projetés pour 2026 ; 3,28 $ pour 2027 | perspectives de l’EIA du 09/09/2026 |
| Stocks américains en fin de saison de remplissage | 3 969 Bcf projetés au 31/10/2026, soit +5 % sur la moyenne à cinq ans | perspectives de l’EIA du 09/09/2026 |
| Exportations américaines de GNL | 15,1 Bcf/j en 2025 ; 17,4 projetés en 2026 ; 18,6 en 2027 | perspectives de l’EIA du 09/09/2026 |
| Objectif européen de remplissage | 90 %, entre le 1er octobre et le 1er décembre | règlement (UE) 2025/1733 |
Comment lire le prix du gaz naturel un matin : la grille
- Lequel ? TTF ou Henry Hub. Si le titre ne le dit pas, le chiffre le dit : quelques unités en dollars, c’est l’Amérique ; des dizaines en euros, c’est l’Europe.
- Quelle échéance ? Le contrat du mois suivant, le plus cité, n’est pas le prix au comptant, ni celui de l’hiver prochain. En automne, l’écart entre eux peut être large.
- Quelle unité ? €/MWh ou $/MMBtu. Pour comparer : diviser par 3,412, puis convertir la monnaie.
- Que dit la météo ? Les bulletins à dix et quinze jours expliquent la plupart des mouvements d’hiver.
- Où en sont les stocks ? Le niveau compte moins que l’écart à la moyenne à cinq ans, et que son évolution d’une semaine à l’autre.
- Quel est le calendrier ? Rapport de stockage de l’EIA le jeudi, perspectives mensuelles de l’EIA, expiration du contrat mensuel : le calendrier situe ces rendez-vous.
Six erreurs de lecture
- Parler « du » prix du gaz. Il y en a plusieurs, qui évoluent parfois en sens opposé. Nommez la place de marché.
- Comparer des euros par MWh à des dollars par MMBtu. Trente et trois ne sont pas dans un rapport de dix : converti, le rapport est d’environ trois.
- Prendre le prix de gros pour la facture. Acheminement, taxes et contrats d’approvisionnement amortissent et retardent la transmission.
- Croire que des stocks pleins garantissent des prix bas. Ils réduisent le risque de pénurie, non les sursauts : janvier 2026 l’a montré aux États-Unis.
- Lire le cours d’un fonds coté comme le prix du gaz. Un fonds adossé à des contrats à terme doit les renouveler chaque mois ; quand les échéances lointaines sont plus chères, ce renouvellement coûte, et le fonds s’éloigne du prix au comptant.
- Oublier la saison. Comparer un prix d’octobre à un prix de juillet n’a guère de sens : la bonne comparaison est avec la même date des années précédentes.
Du prix du gaz naturel à l’économie : la transmission
En Europe, le gaz fixe souvent le prix de gros de l’électricité, et les deux pèsent sur la composante énergie des indices des prix, avec un retard qui tient aux contrats et aux tarifs. La flambée de 2022 s’est retrouvée dans l’inflation de la zone euro pendant plus d’un an, puis dans les anticipations d’inflation des ménages, particulièrement sensibles aux factures. C’est par ce canal que le gaz entre dans le raisonnement de la BCE — voir notre guide des taux directeurs : une banque centrale ne peut rien contre un choc d’offre, mais elle surveille ses effets de second tour sur les salaires et les prix.
Le gaz est aussi un coût industriel : engrais, chimie, verre, métallurgie. Un gaz durablement plus cher en Europe qu’aux États-Unis est un écart de compétitivité, qui se lit dans la production industrielle bien avant de se lire dans les indices boursiers. Avec les autres matières premières, le lien est moins étroit qu’on ne le croit : le gaz suit sa météo et ses tuyaux, et sa corrélation avec le pétrole ou le cuivre est instable.
Comment SPECULA cite le prix du gaz naturel
Quand La Note Sentinelle cite le gaz, elle nomme la place de marché, l’échéance, l’unité et la date : « TTF, contrat du mois suivant, en euros par MWh », jamais « le gaz ». Un fonds coté adossé au gaz américain est cité pour ce qu’il est, un cours de part de fonds, et non comme un prix du gaz. Les projections rapportées sont celles d’institutions nommées, l’EIA au premier chef. Notre méthode tient en quatre mots : un chiffre, une source. De l’information, jamais un conseil en investissement.
Questions fréquentes sur le prix du gaz naturel
Le Title Transfer Facility est un point d’échange virtuel du réseau gazier néerlandais, devenu la référence du prix du gaz naturel en Europe. Les contrats à terme s’y traitent sur ICE Endex, en euros par mégawattheure, avec livraison physique sur le réseau pendant le mois du contrat. Le prix le plus cité est celui du contrat du mois suivant. Ce n’est pas le prix payé par un ménage.
C’est un nœud de gazoducs situé en Louisiane, point de livraison du contrat à terme américain sur le gaz naturel, coté au NYMEX en dollars par million de Btu. Son prix au comptant, publié par l’agence américaine d’information sur l’énergie, est de 2,97 dollars le 15 septembre 2026. Il reflète d’abord la production américaine, la météo, les stocks, et de plus en plus les exportations de gaz liquéfié.
Un mégawattheure vaut 3,412 millions de Btu. On divise donc le prix en euros par MWh par 3,412, puis on multiplie par le cours de l’euro en dollars. Exemple : 30 euros par MWh, avec un euro à 1,15 dollar, font environ 10,1 dollars par MMBtu. La comparaison dépend du taux de change du jour : l’écart peut varier sans que le gaz ait bougé.
Parce que les deux marchés ne sont reliés que par le gaz naturel liquéfié, dont la liquéfaction, le transport et la regazéification coûtent plusieurs dollars par MMBtu, et dont les capacités sont limitées à court terme. Les États-Unis produisent plus qu’ils ne consomment ; l’Europe importe l’essentiel de son gaz. Le Henry Hub est à 2,97 dollars le 15 septembre 2026 ; le prix européen moyen de juillet 2026, selon le FMI, à 17,93 dollars.
Parce que la demande d’hiver dépasse ce que la production et les importations peuvent fournir au jour le jour : les stocks font la différence. En Europe, ils couvrent 25 à 30 % de la consommation hivernale, et un règlement impose de les remplir à 90 % entre le 1er octobre et le 1er décembre. Aux États-Unis, le rapport de l’EIA paraît chaque jeudi. On compare le niveau à la moyenne à cinq ans.
Pour aller plus loin
- Pétrole Brent et WTI : comprendre les prix du baril — l’autre grande énergie cotée, et un marché, lui, mondial.
- Indices des prix : CPI, PCE, IPCH — comment les lire — où le gaz finit par se retrouver.
- Ce matin dans La Note Sentinelle — les repères de la séance, chacun nommé pour ce qu’il est ; le guide du cuivre pour une autre matière première industrielle.
AVERTISSEMENT LÉGAL : Ce document est produit par le moteur d’intelligence SPECULA. Il est strictement destiné à des fins d’information stratégique. Les informations et analyses contenues dans ce rapport ne constituent en aucun cas des conseils en investissement, des recommandations d’achat ou de vente, ou une sollicitation financière. SPECULA ne peut être tenu responsable de pertes financières résultant de l’utilisation de ces données. Les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs. Les analyses AI peuvent contenir des erreurs ; vérifiez toujours les sources indépendamment.
Rédaction SPECULA — responsable de la publication : Didier Dambreville, fondateur (ARSCRIPTA SAS). Cet article est produit par la chaîne éditoriale de SPECULA : faits collectés, datés et sourcés ; cotations relevées à la source et recalculées ; rédaction assistée par intelligence artificielle ; vérification déterministe de chaque chiffre avant publication. De l’information, jamais un conseil en investissement.
Essayez La Note Sentinelle 7 jours, gratuitement
Chaque matin à 7h, le fait dominant de la séance et les actifs qu’il touche, chaque chiffre vérifié avant l’envoi. Sept jours gratuits, puis 29 € par mois, résiliable à tout moment.
De l'information, jamais un conseil en investissement.
Cité dans 2 articles