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Probabilités de taux : lire les attentes des marchés

« Le marché donne 80 % de chances à une hausse de taux. » La phrase revient avant chaque réunion de banque centrale, et presque personne ne dit d’où sort le chiffre. Ces probabilités de taux ne viennent ni d’un sondage, ni d’un modèle d’économiste : elles se déduisent, par une règle de trois, du prix de contrats à terme sur le taux au jour le jour. C’est leur force — de l’argent est engagé — et leur limite : un prix n’est pas un pronostic. Ce guide explique sur quels contrats reposent ces probabilités, comment se fait le calcul, ce que fait l’outil FedWatch, comment l’on procède en zone euro avec l’€STR, ce que le chiffre ne dit pas, et six erreurs de lecture.

Que sont les probabilités de taux ?

Une probabilité de taux est la chance, déduite de prix de marché, qu’une banque centrale modifie son taux directeur à une réunion donnée. Elle ne s’observe pas : elle se calcule. Le point de départ est un contrat dont la valeur finale dépend du taux au jour le jour pratiqué après la réunion. Si ce contrat s’échange aujourd’hui à un prix qui suppose un taux à mi-chemin entre « rien ne change » et « hausse d’un quart de point », on en conclut que les deux issues pèsent chacune 50 %. Tout le reste est affaire de détails — mais les détails comptent.

L’analogie utile est celle de la cote d’un pari mutuel. La cote d’un cheval ne dit pas ce que pense un expert : elle dit où se sont posées les mises. Un favori à 80 % perd une fois sur cinq, et sa cote bouge jusqu’au départ, à mesure que l’argent arrive. Surtout, certains parieurs ne misent pas parce qu’ils croient à la victoire, mais parce qu’ils se couvrent contre elle. Les probabilités de taux sont cette cote : un point d’équilibre entre des mises, dont une bonne part sont des couvertures.

Elles ne doivent pas être confondues avec deux objets voisins : les projections des banquiers centraux eux-mêmes, que décrit notre guide du dot plot, et le consensus des économistes interrogés par les agences. Trois sources, trois natures : l’avis de ceux qui décident, l’avis de ceux qui commentent, le prix de ceux qui s’exposent.

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Le taux que les contrats suivent : le jour le jour

Une banque centrale annonce un taux directeur ; le marché, lui, pratique un taux au jour le jour qui s’en écarte peu. Aux États-Unis, c’est le taux effectif des fonds fédéraux (EFFR) : la médiane, pondérée par les volumes, des prêts sans garantie que se consentent pour une nuit les établissements de dépôt, telle que la calcule la Réserve fédérale de New York à partir de leurs déclarations. Elle le publie chaque matin, vers 9h00 à New York, pour la veille. En zone euro, l’équivalent est l’€STR, que la BCE calcule depuis le 2 octobre 2019 à partir des emprunts au jour le jour des banques, et publie chaque jour ouvré.

Ces deux taux ont une propriété précieuse : ils collent à la décision. Le 16 septembre 2026, la Réserve fédérale a porté sa fourchette cible de 3,50 %–3,75 % à 3,75 %–4 % ; l’EFFR, à 3,63 % jusqu’au 16, est passé à 3,88 % le 17 — exactement un quart de point de plus, à la même place dans la fourchette. C’est cette régularité qui permet de lire une décision future dans le prix d’un contrat — voir notre guide des taux directeurs pour le mécanisme des fourchettes et des facilités.

Les contrats : fonds fédéraux à 30 jours et swaps OIS

InstrumentCe sur quoi il se dénoueOù il se traiteCe que l’on en tire
Contrat à terme sur fonds fédéraux à 30 joursla moyenne des EFFR quotidiens du mois du contratCME Group, marché organiséun taux moyen implicite par mois : 100 moins le prix
Swap OIS en dollarsl’EFFR (ou le SOFR) composé sur la durée du swapgré à gré, entre banquesun taux implicite entre deux dates de réunion
Swap OIS en eurosl’€STR composé sur la durée du swapgré à gré, entre banquesles probabilités de taux pour la BCE
Contrats à terme sur €STR ou sur Euribor 3 moisl’€STR moyen, ou l’Euribor à l’échéancemarchés organisés européensune trajectoire de taux courts en zone euro
Les instruments dont se déduisent les probabilités de taux. OIS : overnight index swap, échange d’un taux fixe contre le taux au jour le jour composé.

Le contrat le plus lisible est celui de CME Group sur les fonds fédéraux à 30 jours. Son prix se cote en « 100 moins un taux » : un contrat à 96,00 suppose un EFFR moyen de 4,00 % sur le mois concerné. Il y a un contrat par mois civil, et chacun se dénoue sur la moyenne arithmétique des EFFR du mois, week-ends compris. La subtilité est là : un mois où se tient une réunion mélange des jours d’avant et des jours d’après la décision, alors qu’un mois sans réunion donne un taux « pur ».

Comment se calcule une probabilité de taux

Prenons un exemple fictif, construit sur le calendrier réel. Le comité de la Réserve fédérale se réunit les 27 et 28 octobre 2026, puis les 8 et 9 décembre : aucun rendez-vous en novembre. Le contrat de novembre reflète donc le taux qui prévaudra après la réunion d’octobre, et lui seul. Supposons un EFFR de 3,88 % avant la réunion, et un contrat de novembre à 95,995, soit un taux implicite de 4,005 %.

  1. Relever le taux de départ. L’EFFR en vigueur : ici 3,88 %.
  2. Relever le taux implicite d’un mois sans réunion situé juste après : 100 − 95,995 = 4,005 %.
  3. Calculer l’écart. 4,005 − 3,88 = 0,125 point, soit 12,5 points de base.
  4. Le rapporter au pas supposé, un quart de point : 12,5 / 25 = 0,50.
  5. Lire le résultat. 50 % pour une hausse d’un quart de point, 50 % pour le statu quo. Un rapport de 0,80 donnerait 80 % ; un rapport de 1,40 donnerait 60 % pour un quart de point et 40 % pour un demi-point.
  6. Pour un mois avec réunion, pondérer : les jours d’avant au taux ancien, les jours d’après au taux nouveau, et résoudre.

C’est, à peu de chose près, ce que fait l’outil FedWatch de CME Group, dont la méthodologie est publique. Elle pose deux hypothèses, écrites noir sur blanc : les décisions se font par pas uniformes de 25 points de base, et l’EFFR réagit en proportion de la décision. Elle se sert des mois sans réunion comme points d’ancrage et remonte, de proche en proche, vers les mois avec réunion. La part entière du rapport donne la taille minimale du mouvement, la part décimale la probabilité du cran supérieur.

En zone euro : l’€STR et les swaps

La BCE ne dispose pas d’un outil public équivalent à FedWatch, mais le raisonnement est le même. Le taux qui ancre l’€STR est celui de la facilité de dépôt, 2,50 % depuis le 16 septembre 2026 ; l’€STR s’établit quelques points de base au-dessous — 2,440 % le 17 septembre 2026, sur 66,6 milliards d’euros d’opérations déclarées par 47 banques. Les opérateurs lisent les probabilités de taux dans les swaps OIS en euros calés sur les dates de réunion : si le swap couvrant la période qui suit la réunion des 28 et 29 octobre cote 12,5 points de base au-dessus de l’€STR courant, le marché « donne » une chance sur deux à un relèvement d’un quart de point.

Ces cotations de gré à gré ne sont pas publiques au sens où l’est un prix de marché organisé : elles sont diffusées par les fournisseurs de données, et reprises par les agences. Quand un article écrit « les marchés monétaires intègrent 18 points de base de hausse d’ici décembre », il cite cette source, et le chiffre se lit comme plus haut : 18 sur 25, soit environ 70 % pour un quart de point — ou, dit autrement, moins d’une hausse pleine.

Le point contre-intuitif : une probabilité de taux n’est pas un pronostic

Trois raisons font qu’un « 80 % » de marché ne vaut pas un 80 % de statisticien. La première est que le prix d’un contrat contient une prime. Beaucoup d’intervenants ne traitent pas ces contrats parce qu’ils croient à la hausse, mais parce qu’une hausse leur coûterait cher : une banque, un fonds, un trésorier d’entreprise se couvrent. Cette demande d’assurance déplace le prix. Les économistes parlent de probabilités « neutres au risque », pour rappeler qu’elles mêlent ce que les opérateurs pensent et ce qu’ils redoutent.

La deuxième tient aux hypothèses. Le calcul suppose des pas de 25 points de base et deux issues seulement à la fois. Quand l’incertitude est grande — une réunion où l’on hésite entre une baisse, un statu quo et une hausse —, la règle de trois écrase tout sur deux cases, et le chiffre perd son sens. La troisième est la plus simple : une probabilité de 80 % se trompe, par construction, une fois sur cinq. Écrire que « le marché s’est trompé » après coup, c’est reprocher à une cote de n’avoir pas été un résultat.

Il en découle une propriété que les banquiers centraux connaissent bien : ces probabilités bougent vite, et elles bougent aussi parce que les banquiers centraux parlent. Un discours, un rapport sur l’emploi, un indice des prix peuvent faire passer un chiffre de 30 % à 70 % en une séance. La décision, elle, surprend rarement le jour dit : non que le marché soit devin, mais parce que les institutions préparent les esprits, et que le prix finit par converger vers ce qu’elles ont laissé entendre.

Où en sont les taux au jour le jour

RepèreNiveauDate et émetteur
Fourchette cible des fonds fédéraux3,75 % – 4 %depuis la décision du 16/09/2026 — Réserve fédérale
Taux effectif des fonds fédéraux (EFFR)3,88 % (3,63 % jusqu’au 16/09)17/09/2026 — Réserve fédérale de New York
Facilité de dépôt de la BCE2,50 %en vigueur depuis le 16/09/2026 — BCE
€STR2,440 %17/09/2026 — BCE (47 banques, 66,6 Md€)
Prochaines réunions de la Fed27–28 octobre ; 8–9 décembre 2026calendrier du FOMC
Prochaines réunions de la BCE28–29 octobre ; 16–17 décembre 2026calendrier de la BCE
Relevés lus chez les émetteurs le 21 septembre 2026. Aucune probabilité de marché n’est reproduite ici : l’exemple chiffré de ce guide est fictif.

Ce tableau ne donne, à dessein, aucune probabilité : un tel chiffre vieillit en quelques heures, et se relève à la source le jour où l’on en a besoin — sur l’outil FedWatch pour la Fed, chez un fournisseur de données pour la BCE. Il donne en revanche ce dont on a besoin pour refaire le calcul : le taux de départ, et le calendrier. La semaine du 26 octobre 2026 réunit les deux banques centrales à un jour d’intervalle ; notre guide du calendrier économique explique comment situer ces rendez-vous.

Six erreurs de lecture

  • Prendre la probabilité pour un sondage. Personne n’a été interrogé : le chiffre sort d’un prix, par une règle de trois.
  • La prendre pour un pronostic. Elle contient une prime de couverture, et mêle ce que les opérateurs pensent à ce qu’ils redoutent.
  • Oublier l’hypothèse des 25 points de base. « 140 % » ne veut rien dire ; 60 % pour un quart de point et 40 % pour un demi-point, si.
  • Confondre points de base intégrés et probabilité. « 18 points de base d’ici décembre » cumule plusieurs réunions ; ce n’est pas 72 % pour la prochaine.
  • Juger le marché sur une issue. Un événement donné à 20 % se produit une fois sur cinq. Cela ne prouve pas que la cote était fausse.
  • Citer le chiffre sans son heure. Avant ou après l’indice des prix du matin, la probabilité n’est pas la même. Un chiffre sans date ni heure ne vaut rien.

Des probabilités de taux aux autres marchés : la transmission

Ces probabilités sont le premier maillon d’une chaîne. Le taux court attendu pour les prochains mois fixe le rendement des emprunts d’État à deux ans, qui en est pour l’essentiel la moyenne ; de là, le mouvement gagne le reste de la courbe. Un écart de taux attendu qui se creuse entre deux zones déplace les devises — voir notre guide du dollar. Et la part de surprise d’une décision, c’est-à-dire l’écart entre ce qui était dans les prix et ce qui est annoncé, est ce qui fait bouger les actions et la volatilité le jour dit.

C’est la raison pour laquelle une décision « attendue » ne fait souvent rien aux marchés, et pourquoi une décision identique peut provoquer des réactions opposées d’une réunion à l’autre : tout dépend de ce qui était dans les prix la veille. Les anticipations d’inflation jouent en amont : elles nourrissent ce que les opérateurs attendent de la banque centrale, avant même qu’elle ait parlé.

Comment SPECULA cite les probabilités de taux

La Note Sentinelle ne calcule pas de probabilités de taux et n’en publie pas de son cru. Quand elle en rapporte une, elle nomme l’outil ou l’agence qui la diffuse, et la date ; elle l’écrit comme un prix de marché, jamais comme ce que fera la banque centrale. Les décisions sont rapportées une fois prises, avec le communiqué de l’institution pour source. Notre méthode tient en quatre mots : un chiffre, une source. De l’information, jamais un conseil en investissement.

Questions fréquentes sur les probabilités de taux

D’où viennent les probabilités de taux citées dans la presse ?

Du prix de contrats dont la valeur dépend du taux au jour le jour après la réunion : contrats à terme sur fonds fédéraux à 30 jours pour la Fed, swaps indexés sur l’€STR pour la BCE. On compare le taux implicite du contrat au taux en vigueur, et l’on rapporte l’écart à un pas de 25 points de base. Personne n’est interrogé : c’est un calcul sur des prix.

Comment fonctionne l’outil FedWatch ?

L’outil de CME Group part des prix des contrats à terme sur fonds fédéraux à 30 jours, cotés en 100 moins le taux moyen du mois. Il suppose des décisions par pas uniformes de 25 points de base et un taux effectif qui réagit en proportion. Les mois sans réunion servent d’ancrage. La part décimale de l’écart, rapporté à 25 points de base, donne la probabilité du mouvement le plus grand.

Une probabilité de 80 % signifie-t-elle que la hausse est acquise ?

Non. D’abord parce qu’un événement donné à 80 % ne se produit pas une fois sur cinq. Ensuite parce que le prix des contrats contient une prime : nombre d’intervenants les traitent pour se couvrir, non par conviction. Les économistes parlent de probabilités neutres au risque. Enfin parce que le chiffre change au fil des publications et des discours, parfois de plusieurs dizaines de points en une séance.

Que veut dire « le marché intègre 18 points de base de hausse » ?

Que les taux implicites, à l’horizon cité, sont supérieurs de 18 points de base au taux au jour le jour actuel. Rapporté à un pas de 25 points de base, cela représente environ 70 % d’une hausse d’un quart de point. Si l’horizon couvre plusieurs réunions, le chiffre est un cumul : il ne dit pas à quelle réunion le mouvement est attendu.

Existe-t-il un équivalent de FedWatch pour la BCE ?

Pas d’outil public de référence. Les probabilités de taux pour la BCE se déduisent des swaps indexés sur l’€STR, traités de gré à gré et diffusés par les fournisseurs de données ; les agences les reprennent. Le repère de départ est l’€STR, publié chaque jour ouvré par la BCE : 2,440 % le 17 septembre 2026, pour une facilité de dépôt à 2,50 %.

Pour aller plus loin

Rédaction SPECULA — responsable de la publication : Didier Dambreville, fondateur (ARSCRIPTA SAS). Cet article est produit par la chaîne éditoriale de SPECULA : faits collectés, datés et sourcés ; cotations relevées à la source et recalculées ; rédaction assistée par intelligence artificielle ; vérification déterministe de chaque chiffre avant publication. De l’information, jamais un conseil en investissement.

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